RDC : Tout ça pour ça ? Le Congo ne peut pas remplacer une dictature par une autre

POLITIQUE

8/23/20266 min read

RDC : Tout ça pour ça ? Le Congo ne peut pas remplacer une dictature par une autre

Interdire les émissions politiques et empêcher les radios de relayer certaines informations venues de Kinshasa : voilà une décision qui interpelle et qui doit inquiéter tous ceux qui croient encore à un Congo libre.

Dans les territoires contrôlés par l’AFC-M23 au Sud-Kivu, des restrictions visant les médias auraient été annoncées par les autorités de fait du mouvement. Les émissions à caractère politique seraient désormais interdites et les radios ne seraient plus autorisées à reprendre, dans leurs journaux, certaines informations provenant de Kinshasa.

Une telle décision est difficilement compatible avec le discours de ceux qui affirment combattre la mauvaise gouvernance, l'autoritarisme et la dictature.

Car une question mérite d'être posée : quelle différence y aurait-il entre combattre un pouvoir accusé de contrôler la parole publique et reproduire soi-même les mêmes méthodes une fois aux commandes d'un territoire ?

Libérer le Congo ne signifie pas contrôler ce que les Congolais écoutent

Le débat politique appartient au peuple.

Les citoyens ont le droit d'entendre plusieurs versions d'un événement, de confronter les discours et de se faire leur propre opinion.

Une radio ne devrait pas être obligée de choisir entre une information autorisée et le silence.

Un journaliste ne devrait pas avoir à se demander si une information est suffisamment favorable au pouvoir avant de pouvoir la diffuser.

Et une population vivant dans une zone contrôlée par un mouvement politico-militaire ne devrait pas être coupée du reste du pays sur le plan de l'information.

La guerre peut imposer des contraintes sécuritaires. Elle ne devrait toutefois pas devenir un argument permettant de supprimer progressivement toute contradiction.

Le danger d'un pouvoir qui veut décider ce que le peuple doit entendre

Le problème dépasse largement l'AFC-M23.

Il concerne une conception du pouvoir.

Lorsqu'une autorité commence à déterminer quelles informations peuvent être diffusées, quels débats peuvent avoir lieu et quelles voix peuvent être entendues, elle ne contrôle plus seulement un territoire : elle cherche à contrôler l'espace mental de la population.

C'est précisément là que commence le danger.

Aujourd'hui, ce sont les émissions politiques.

Demain, cela peut être une interview jugée dérangeante.

Après-demain, un journaliste pourrait être accusé de travailler pour « l'ennemi » simplement parce qu'il pose une question qui dérange.

Puis, progressivement, une société entière peut finir par ne plus entendre qu'une seule version des événements.

Ce n'est pas ainsi que se construit une société libre.

On ne combat pas la dictature avec les méthodes de la dictature

Le paradoxe est particulièrement frappant.

L'AFC-M23 et ses soutiens présentent leur combat comme une réponse aux échecs du pouvoir de Kinshasa. Ils dénoncent notamment la mauvaise gouvernance, l'insécurité et ce qu'ils considèrent comme les dérives du régime de Félix Tshisekedi.

Mais si demain les populations des territoires qu'ils contrôlent doivent, elles aussi, vivre avec des médias surveillés, des débats interdits et des informations filtrées, alors une question fondamentale se pose :

Qu'est-ce qui aura réellement changé pour le citoyen ?

Changer de dirigeants ne suffit pas.

Changer de drapeau ne suffit pas.

Changer le nom de ceux qui donnent les ordres ne suffit pas.

La véritable rupture avec la dictature doit se voir dans la manière dont le pouvoir traite ceux qui ne pensent pas comme lui.

Un pouvoir réellement convaincu de la justesse de son projet ne devrait pas avoir peur du débat.

Le peuple congolais refuse de choisir entre deux silences

Le Congo a suffisamment souffert.

Des millions de Congolais ont grandi dans les conflits, les déplacements et l'incertitude. Des familles ont été séparées, des vies ont été détruites et des générations ont été privées d'une véritable stabilité.

Le peuple n'a pas besoin d'un nouveau système dans lequel il devrait simplement changer de maître.

Il ne veut pas passer d'un discours officiel à un autre.

Il ne veut pas remplacer une propagande par une autre.

Il ne veut pas que ceux qui prétendent combattre la tyrannie deviennent eux-mêmes les nouveaux gardiens de la parole publique.

Le Congo ne mérite pas de choisir entre deux formes d'autoritarisme.

La liberté de la presse ne doit appartenir à aucun camp

Il faut également être cohérent.

Si nous condamnons les restrictions imposées aux journalistes par l'AFC-M23, nous devons être capables de condamner les atteintes à la liberté de la presse lorsqu'elles viennent de Kinshasa.

La liberté d'expression n'est pas une arme destinée à défendre son camp politique.

Elle doit être un principe.

Aujourd'hui, elle protège un journaliste qui critique l'AFC-M23.

Demain, elle doit protéger celui qui critique le gouvernement de Kinshasa.

Et après-demain, elle doit protéger celui qui critiquera le prochain pouvoir.

C'est cela, une véritable culture démocratique.

Une presse congolaise déjà sous pression

La situation est d'autant plus préoccupante que la presse congolaise évolue déjà dans un environnement extrêmement difficile.

Selon le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF), la République démocratique du Congo se situe au 130ᵉ rang sur 180 pays, avec un score de 42,16 sur 100.

Ce classement rappelle une réalité que personne ne devrait ignorer : les journalistes congolais travaillent dans un contexte où les pressions politiques, sécuritaires et économiques restent importantes.

Dans l'Est du pays, la situation est encore plus fragile en raison de la guerre et de la multiplication des acteurs armés.

C'est précisément pour cette raison que toute nouvelle restriction visant les médias doit être examinée avec la plus grande vigilance.

Une radio qui ne peut plus informer devient progressivement une radio qui ne peut plus servir le peuple

Une radio locale joue un rôle essentiel.

Elle informe les familles.

Elle donne la parole aux habitants.

Elle alerte sur les problèmes de sécurité.

Elle accompagne les communautés.

Elle permet aux citoyens de comprendre ce qui se passe dans leur environnement et dans le reste du pays.

Lui demander de fermer progressivement la porte aux informations venant d'une partie du territoire national revient à isoler davantage les populations.

Or, dans un pays déjà fragmenté par les conflits, l'information devrait contribuer à rapprocher les citoyens, pas à renforcer les murs entre eux.

Le Congo ne doit pas devenir « Tshisekedi sans Tshisekedi »

C'est peut-être la question la plus importante de cette situation.

Si ceux qui affirment vouloir débarrasser le Congo de la tyrannie finissent par reproduire les mêmes mécanismes de contrôle, alors le peuple aura simplement changé de visage au sommet sans réellement changer de système.

Faire du Tshisekedi sans Tshisekedi ne serait pas une révolution. Ce serait une continuité sous un autre nom.

Et les Congolais ne doivent pas accepter cela.

Il est possible de critiquer Félix Tshisekedi sans soutenir l'AFC-M23.

Il est possible de dénoncer les erreurs de Kinshasa sans applaudir toutes les décisions prises dans les territoires contrôlés par la rébellion.

Il est possible de vouloir un changement profond sans accepter n'importe quel changement.

C'est même une obligation morale.

Le peuple congolais mérite mieux

Le Congo n'a pas besoin de nouveaux tyrans.

Il n'a pas besoin d'un pouvoir qui explique aux citoyens ce qu'ils ont le droit d'entendre.

Il n'a pas besoin de journalistes transformés en communicants officiels.

Il n'a pas besoin d'une population privée du débat politique au nom de la guerre.

Il a besoin d'institutions fortes.

Il a besoin d'une justice indépendante.

Il a besoin de médias libres.

Il a besoin de dirigeants capables d'accepter la contradiction.

Et surtout, il a besoin d'un système dans lequel aucun pouvoir ne se considère suffisamment légitime pour retirer au peuple ses libertés fondamentales.

La question n'est donc pas de savoir si l'on est pour Kinshasa ou pour l'AFC-M23.

La véritable question est de savoir quel Congo nous voulons construire après cette longue période de violence.

Si la réponse est un Congo où le citoyen peut parler, écouter, critiquer et choisir librement, alors toute tentative de museler les médias doit être rejetée.

Parce qu'on ne libère pas un peuple en lui retirant la parole.

On ne libère pas le Congo en remplaçant une domination par une autre.

On ne combat pas la dictature en devenant soi-même autoritaire.

Et surtout, après tant de morts, tant de souffrances et tant de sacrifices, le peuple congolais est en droit de poser une question simple et terrible :

Tout ça pour ça ?

Non. Le Congo mérite mieux. Il mérite enfin une liberté qui ne dépend ni d'un camp, ni d'un homme, ni d'un mouvement armé.

William Tshisekedi Rédacteur MAG-INFO.Ch

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